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À peine arrivée à l’hôpital de Lenox Hill, Nora fit une halte au bureau des infirmières afin de s’enquérir de la chambre de Pendergast, mais elle se heurta à un mur d’hostilité. Si je ne m’abuse, pensa-t-elle, Pendergast a réussi à se faire détester de tout le personnel soignant ici aussi.
Elle trouva l’inspecteur allongé dans son lit, les stores tirés pour empêcher la lumière d’entrer. Il avait une mine de papier mâché, le teint gris. Ses cheveux blond-blanc lui tombaient sur le front et il avait les yeux fermés. Il les ouvrit en entendant Nora pousser la porte.
— Je suis désolée, s’excusa-t-elle. Ce n’est peut-être pas le moment.
— Bien au contraire. C’est d’ailleurs moi qui souhaitais vous voir. Ôtez donc les paperasses qui traînent sur cette chaise et asseyez-vous, je vous en prie.
Nora déposa par terre la pile de livres et de documents qui encombraient la chaise, se demandant ce qui avait bien pu pousser Pendergast à la convoquer cette fois. Elle lui avait fait un compte rendu scrupuleux de sa visite à la fille de Tinbury McFadden, prenant bien soin de préciser que c’était la dernière fois qu’elle acceptait de l’aider. Il devait bien comprendre qu’elle avait un travail, elle aussi. L’affaire du charnier de Catherine Street avait beau être passionnante, il était hors de question de lui sacrifier sa carrière pour autant.
Pendergast avait les yeux fermés aux trois-quarts, mais Nora apercevait toujours ses iris délavés à travers ses paupières.
— Comment allez-vous ? demanda Nora.
La jeune femme était trop bien élevée pour ne pas poser la question au malade, mais elle n’avait pas l’intention de se mettre davantage en frais. Elle se contenterait d’écouter ce qu’il avait à lui dire avant de s’en aller. Un point, c’est tout.
— Leng allait chercher ses proies directement dans le Cabinet Shottum, répondit Pendergast.
— Comment l’avez-vous appris ?
— Il profitait d’un couloir en cul-de-sac attenant à l’une des salles d’exposition pour les escamoter. Il attendait de se trouver seul avec un visiteur dans ce lieu particulièrement sinistre et maîtrisait le malheureux avant de l’emporter par une porte dérobée jusqu’à l’escalier conduisant à la cave à charbon. Sa technique était très au point et les gens n’y voyaient que du feu, d’autant que les disparitions mystérieuses étaient monnaie courante dans ce quartier miséreux. Leng veillait d’ailleurs à choisir exclusivement des victimes dont personne ne s’inquiéterait : des gamins des rues, des jeunes filles sans famille, ou bien encore les pensionnaires des hospices voisins.
Il s’exprimait à mi-voix, sur un ton monocorde, comme s’il récapitulait les détails de l’affaire pour lui-même, et non pour le compte de son interlocutrice.
— Il aura ainsi profité de son rôle de conservateur au Cabinet Shottum pour alimenter ses expériences entre 1872 et 1881. Neuf années terribles, avec un total de trente-six victimes recensées. Qui sait s’il n’y en a pas eu d’autres dont il aura enfoui les dépouilles ailleurs ? Comme vous le savez, la rumeur de l’époque évoquait des choses étranges dans le cabinet, et la disparition de certains visiteurs ne faisait qu’accroître la réputation du lieu.
Nora fut parcourue d’un frisson.
— Et puis tout a basculé en 1881 lorsqu’il a tué Shottum avant de mettre le feu à son cabinet. Nous en connaissons désormais la raison : Shottum avait percé son secret monstrueux, il ne pouvait donc rester en vie. Il le dit clairement dans sa lettre à Tinbury McFadden, même si cette lettre m’a un moment induit en erreur. Car Leng avait l’intention d’assassiner Shottum de toute façon.
Il s’arrêta pour reprendre son souffle.
— Sa confrontation avec Shottum lui aura fourni une excuse toute trouvée pour détruire le cabinet. La première phase s’achevait, il était temps de passer à la suivante.
— Quelle première phase ?
— Celle marquant la fin de ses travaux. Leng venait enfin de trouver la formule qu’il recherchait depuis si longtemps.
— Vous plaisantez ! Vous n’allez tout de même pas me faire croire que Leng a réussi à mettre au point une formule l’empêchant de vieillir ?
— Je ne sais pas s’il y est parvenu, mais lui en était persuadé. La phase expérimentale s’achevait. Il était temps de passer à la production. Il allait lui falloir de nouvelles victimes, mais en moins grand nombre qu’auparavant. Le cabinet, avec sa clientèle pléthorique, devenait trop dangereux. Il était désormais indispensable de brouiller les pistes et de recommencer ailleurs.
Pendergast laissa planer un long silence avant de poursuivre.
— Un an avant l’incendie du cabinet, Leng a proposé ses services à deux institutions charitables du quartier, la Five Points Mission et l’Hospice de Five Points. Les bâtiments abritant ces établissements étaient tous deux reliés au réseau de galeries dont était truffé à l’époque tout le quartier Cow Bay, une ruelle mal famée, séparait alors les deux hospices. Outre les taudis que vous pouvez imaginer, Cow Bay abritait une ancienne station de pompage des eaux du Collect dont les portes avaient fermé un mois avant que Leng ne commence à travailler pour ces hospices. Il ne s’agit malheureusement pas d’une coïncidence.
— Que voulez-vous dire ?
— Cette station de pompage désaffectée a servi de lieu de production à Leng. C’est là qu’il s’est installé au lendemain de l’incendie du cabinet Shottum. L’endroit était abandonné, et il avait l’immense avantage de communiquer avec les deux hospices par le biais de galeries souterraines. Il ne pouvait rêver meilleur endroit pour entamer la production de ce produit avec lequel il comptait défier le temps. J’ai ici les plans de cette usine de pompage.
D’un geste las, il désigna une liasse de papiers parcheminés. Nora déplia un vieux plan auquel elle jeta un coup d’œil rapide, se demandant ce qui avait bien pu mettre l’inspecteur dans un tel état d’épuisement. La veille encore, il avait l’air de se remettre parfaitement de sa blessure ; son état était-il brusquement en train d’empirer ?
— La plupart de ces lieux ont aujourd’hui disparu et certaines rues ont même été modifiées. On a érigé un immeuble de deux étages au-dessus du laboratoire de Leng dans les années 1920, à hauteur du 99 Doyers Street, tout près de Chatham Square. L’immeuble a été transformé en appartements, avec un deux-pièces au sous-sol et toute une série de studios dans les étages. S’il reste encore des traces du laboratoire de Leng, c’est là qu’il faut aller les chercher.
Nora restait pensive. Fouiller le site de l’ancien laboratoire de Leng pouvait se révéler passionnant, et elle était mieux placée que quiconque pour effectuer ce travail et retrouver des indices. Mais pourquoi diable Pendergast était-il obsédé par des crimes oubliés depuis si longtemps ? Ce serait sans doute une consolation d’identifier le meurtrier de Mary Greene, d’autant que... Mais elle avait décidé de ne plus penser à toute cette affaire. Sa situation au Muséum était suffisamment délicate en l’état sans qu’elle prenne davantage de retard dans ses travaux.
Pendergast poussa un long soupir et se tourna à moitié vers le mur.
— Je vous remercie infiniment de cette visite, professeur Kelly. Il est temps de vous en aller à présent, je me sens extrêmement fatigué.
Nora le regarda, étonnée. Elle s’était attendue à ce qu’il la supplie de l’aider, et voilà qu’il la mettait à la porte.
— Mais alors, pourquoi m’avoir fait venir ?
— Vous m’avez été d’un grand secours tout au long de cette enquête. À plusieurs reprises, vous m’avez posé des questions auxquelles il m’était malheureusement impossible de répondre, et j’ai pensé que mes découvertes les plus récentes vous intéresseraient. Je vous devais bien cela, à tout le monde. De nos jours, on abuse quotidiennement d’une expression que j’exècre, « tourner la page ». Je m’en contenterai pour une fois car elle me semble appropriée dans le cas qui nous concerne. Je souhaite que ces ultimes révélations vous permettent de tourner la page sans avoir l’impression de rester tout à fait plongée dans l’obscurité. Et surtout, je tiens à vous exprimer ma très sincère gratitude pour votre aide infiniment précieuse.
Pour un peu, Nora se serait sentie vexée d’être mise à l’écart aussi brutalement. C’était pourtant ce qu’elle voulait, mais tout de même... Un instant désarçonnée, elle finit par répondre :
— Je vous remercie, mais si vous voulez mon avis, cette affaire est loin d’être terminée. Logiquement, il faudrait opérer des fouilles dans le sous-sol du 99 Doyers Street.
— Vous avez absolument raison. L’appartement en sous-sol est actuellement inoccupé et il ne fait guère de doute que des fouilles sous le carrelage du living-room pourraient s’avérer très instructives. J’ai d’ailleurs l’intention de louer moi-même l’endroit afin de tenter d’y retrouver quelque indice. Mais avant toute chose, il me faut retrouver toutes mes forces. Bonne journée à vous, professeur Kelly.
À ces mots, Pendergast acheva de se tourner vers le mur.
— Et qui se chargera de procéder aux fouilles ? demanda Nora.
— Je trouverai un archéologue, répliqua Pendergast d’une voix faible.
— Je serais curieuse de savoir qui, fit-elle sèchement.
— J’ai l’intention de m’adresser au bureau du FBI à La Nouvelle-Orléans. On y a toujours fait preuve de la plus grande mansuétude à mon égard.
— Je n’en doute pas, mais je vois mal le premier archéologue venu faire un boulot comme celui-là. Il faut quelqu’un de compétent, capable de...
— Êtes-vous en train de me proposer vos services ? l’interrompit-il.
Nora, empêtrée dans ses contradictions, ne répondit pas.
— Vous voyez bien. C’est précisément pour cette raison que je ne me suis pas adressé à vous. Vous m’avez affirmé à plusieurs reprises vouloir reprendre vos propres travaux, ce qui est tout à fait légitime. Je vous ai déjà assez importunée comme cela. En outre, cette enquête n’est pas dénuée de danger, comme j’ai pu le comprendre à mes dépens, et je n’ai pas la moindre intention de vous entraîner dans une entreprise qui se révèle beaucoup plus périlleuse que je ne l’imaginais initialement.
Nora se leva, froissée.
— Eh bien, je crois que nous avons fait le tour de la question. J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec vous, monsieur Pendergast. Si on peut parler de plaisir étant donné les circonstances. En tout cas, c’était très intéressant.
Nora avait beau repartir libre, comme elle se l’était promis, elle se sentait frustrée.
— Très intéressant, vous avez mille fois raison, fit Pendergast.
Au moment de franchir la porte, elle se retourna soudainement.
— Je serai peut-être amenée à vous recontacter. J’ai reçu une note interne de Reinhart Puck. Il a découvert de nouveaux éléments et compte sur ma visite cet après-midi. Si je trouve quoi que ce soit, je vous appelle.
— Très volontiers, répondit-il en la fixant de ses yeux pâles. Et encore tous mes remerciements, professeur Kelly. Je compte sur vous pour être prudente.
Elle acquiesça et ouvrit la porte. En passant devant le bureau des infirmières, elle ne put s’empêcher de répondre par un sourire aux regards noirs qu’on lui lançait.